Mode

Paul Jouan

Le sac passionnément couture

Il a quitté les ateliers de Chanel et d’Hermès pour venir s’installer en Bretagne. Chez lui. C’est dans un petit chalet en bois en pleine campagne que Paul Jouan nous reçoit. Le créateur y conçoit et fabrique tous ses modèles. Un lent travail minutieux, où la machine n’a pas sa place, pour des créations contemporaines dans un style qui lui est propre. La ligne est pure et la qualité irréprochable. Rencontre avec un esthète.

Comment avez-vous commencé ce métier ?

J’ai suivi à 26 ans les cours de l’école de l’Abbé Grégoire, à Paris, dans le VIe arrondissement. J’ai fait mes stages chez Hermès, à Pantin. C’est vraiment là que j’ai découvert le métier. On ne peut pas faire beaucoup mieux. C’est d’ailleurs la question que se posent beaucoup de maroquiniers qui commencent chez Hermès : « Je vais où après ? ». Mais je suis Breton. Et je ne me voyais pas aller travailler sur l’un des sites de la marque dans les Ardennes ou dans le Périgord. J’avais aussi envie de me mettre à mon compte et de lancer ma marque.

 

Pourquoi avez-vous décidé de vous installer à Bain-de-Bretagne ?

C’est vrai que c’est un vrai pari que de ne pas être dans un centre-ville dynamique. C’est beaucoup plus difficile pour se faire connaître. J’ai fait beaucoup de salons pendant trois ans, mais je pense que c’est trop éphémère. Il faut être présent dans les boutiques sur le long terme. D’autant que la clientèle de l’Ouest n’est pas la clientèle parisienne. À Paris, on a un coup de cœur, on achète. C’est moins vrai ici. C’est un travail sur la longueur.

 

Vous vendez désormais directement vos productions par le biais d’Internet. C’est un choix ?

Je passe aujourd’hui autant de temps à produire un sac qu’à le commercialiser. Il faut faire un choix. Un sac me prend en moyenne une journée entière de production. Pour les plus grands modèles, cela peut aller jusqu’à trois jours. Internet, c’est l’idéal, mais je souhaite aussi être présent de manière pérenne en boutique.

 

Quelle était votre envie, en vous installant ?

Je voulais réaliser à la main un produit qui est réparable dans le temps. Je veux une ligne assez classique, qui ne soit pas sujette aux brusques évolutions de la mode.

« Réparable dans le temps », ça veut dire quoi ?

Ça veut dire utiliser du fil de lin. S’il casse, on peut le recoudre, le réutiliser. Le lin casse, mais ne fatigue pas le cuir comme le fil synthétique, qui va peu à peu se distendre. Et puis le point que je réalise à la main, aucune machine ne peut le reproduire. Il faudrait un robot. Quand on pique à la machine à coudre, si le fil casse, tout s’en va. Ce n’est pas le cas avec le point sellier. On peut attendre un moment avant que la couture ne commence à se défaire.

Faire du haut de gamme en Bretagne, c’est un pari ?

Au début, les gens me mettaient en garde. On me disait de faire des sacs moins chers. J’ai essayé, mais je ne les ai jamais montrés. Pour moi, ce n’est pas possible. C’est une question de finition, et puis, profondément, ce n’est pas ce que j’ai envie de faire.

 

Et aujourd’hui, ça fonctionne ?

J’ai une clientèle qui commence à se constituer. Ce sont soit des gens qui ont décidé d’oublier totalement les marques, soit des personnes qui ont envie de se tourner uniquement vers les jeunes créateurs, dans un esprit, je dirais, de mécénat. C’est très variable, en fait. Il y a celles qui privilégient avant tout le rapport humain avec le créateur, et celles également qui aiment les sacs que je fais.

 

L’aspect « circuit court » attire ?

Oui, je sens que l’aspect à la fois local et artisanal, dans le vrai sens du terme, est en train de prendre une place de plus en plus importante. Je dirais que c’est un marché qui commence à frémir. Mais c’est un phénomène qui va du luxe à la grande distribution.

Un sac, pour vous, cela doit être quoi ?

Un sac, ça doit d’abord être pratique. Ça doit aussi être élégant, mais pas vampirisant. Une belle pièce ne doit pas être tape-à-l’œil, elle doit se fondre dans le style de la personne.

 

Pour vous, un sac doit durer plus d’une saison…

Oui, sinon, ce serait atroce (rires). Même si je fais le pari de la couleur, parce que j’aime ça, et que les couleurs passent suivant les tendances. Mais la majorité des sacs que je vends sont noir ou gold (Marron en langage maroquinier, NDLR).

 

Diriez-vous que vous ne cherchez pas à être à la mode ?

J’ai du mal à voir le lien entre le travail que je fais et le monde de la mode. J’ai côtoyé ce monde à Paris, et je me dis que j’en suis à des années-lumière. C’est bizarre, ce sentiment, alors qu’au fond de moi, je sais que je crée des objets de mode. Être un peu extérieur, ça permet de m’exprimer. Il faut que la création vienne de soi. Si on est que dans l’air du temps, elle est où la création ? Ce n’est plus que du marketing.

 

Quel est votre processus de création ? Vous dessinez tout en 3D sur ordinateur ?

Pas du tout ! Je dessine sur un bout de papier qui finit le plus souvent à la poubelle. Tout est dans ma tête. Je réalise mon prototype, et ensuite, je travaille dessus, je règle les rabats, les anses. Je fais tout à l’œil. J’ai le sentiment que je perdrais du temps à me reformer sur ordinateur.

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