La graine de l’Arbre aux hérons

est plantée

Dossier

L’Arbre aux hérons, ses vingt-deux branches, ses cinquante mètres de diamètre et ses trente-cinq mètres de hauteur, va prendre racine dans la carrière Miséry, dans le Bas-Chantenay. Le projet, porté par les créateurs des Machines de l’île, a qui l’on doit l’Éléphant et le Carrousel des Mondes Marins, n’a pas été facile à faire aboutir. Hors de question pour la ville de sortir de sa poche les trente-cinq millions d’euros que coûtera cet arbre géant, et hors de question aussi de continuer à installer ces machines de ville sur la seule Île de Nantes. Il a donc fallu innover. Décryptage.

La lumière est finalement venue de cette carrière de granit abandonnée aux herbes folles. Plusieurs hectares face à la Loire et au cœur du futur « centre de la métropole », ça ne se refuse pas.

« Je crois que c’est une idée de génie et que le projet ne se serait pas fait sans cette idée », estime Pierre Oréfice, co-créateur des Machines de l’Île, qui a rêvé de cet Arbre avec son compère François Delarozière, directeur artistique de la compagnie La Machine. « Il y a eu un déclic incroyable : ce lieu, en bord de Loire, dans cette carrière, c’est pour nous un vrai écrin. Il y aura des navettes pour traverser la Loire entre le parc des Machines et l’Arbre. Le fleuve sera mis en valeur par cette implantation ».

Le lieu défini, restait à trouver les financements. La Ville a prévenu haut et fort qu’elle n’irait pas seule. Ce sera donc un partenariat « public-privé ». Un tiers pour la métropole, un tiers pour les acteurs économiques et un tiers pour les autres partenaires. Un fonds de dotation a été créé pour lancer les études. Nantes y a mis un million d’euros, les partenaires privés deux millions d’euros dont un million et demi pour le seul Crédit Mutuel. Ce fonds sera présidé par un entrepreneur, une volonté de la maire de Nantes. « Au travers de ce fonds, nous voulons mettre en avant le savoir-faire du territoire et favoriser l’emploi, souligne Yann Trichard, le président de la CCI Nantes-Saint-Nazaire. Nous voulons regrouper l’École de design, l’IRT Jules Verne où naissent les innovations de demain, mais aussi les industriels locaux. Cette solution permet d’être disruptif. Nous voulons, comme dans le jeu à la nantaise, essayer de trouver un sens commun et de travailler ensemble au sein d’une ambition collective. Cet Arbre aux hérons doit être à Nantes ce que le tour Eiffel est à Paris, un monument construit par le savoir-faire territorial ». « On pousse les lignes et on arrête les clivages pour travailler ensemble, abonde Patrick Cheppe, le patron du Medef 44 et du Pôle de compétitivité EMC2. Nous voulons trouver le moyen d’associer les artistes, la robotique, le numérique… Nous voulons que ce soit une démonstration de ce qu’on peut faire aujourd’hui, ce qui prouvera aussi aux jeunes que l’industrie, ce n’est pas un truc d’hier, c’est aussi l’avenir ».

À voir les acteurs politiques et économiques s’emparer du projet d’Arbre aux hérons, Pierre Oréfice ne boude pas son plaisir et ne craint pas plus que ça de voir son bébé lui échapper. « L’idée fait son chemin, se nourrit, s’enrichit, sourit le directeur des Machines de l’Île. À partir du moment où on dit que ce projet doit être partagé, il y a quelque chose qui nous échappe. Il y a une cohérence dans ce projet et un effet d’entraînement pour que le plus de gens possible soient concernés par cette dynamique. On est complètement ouvert. Après, il faut évidemment une synthèse et il faut de l’intelligence pour mettre tout cela ensemble. C’est ça notre boulot pendant cinq ans. »

 

Un Arbre dans un Jardin extraordinaire

L’Arbre aux hérons ne doit pas cacher le jardin qui va naître dans la carrière des anciennes brasseries de la Meuse. Sur plus de trois hectares, c’est un Jardin extraordinaire qui doit pousser pour parachever l’extrémité de la première branche de l’étoile verte qui va rayonner sur la métropole. Pour avoir une idée, en avant-première, du futur de ce site, nous avons posé trois questions à Romaric Perrocheau, le directeur du Jardin des plantes de Nantes.

Cette carrière abandonnée, quand on la regarde avec des yeux de jardinier, ça a l’air de ressembler à un véritable Éden…

Effectivement, autant les sites imaginés sur l’Île de Nantes pour accueillir l’Arbre aux hérons ne se « fixaient » pas – il manquait quelque chose-, autant le fait de le positionner ici a paru une évidence. Avec un tel site, ce ne sera pas très difficile d’être bien : c’est l’une des seules carrières de Nantes à cette échelle, elle est collée à la Loire, on voit la roche du sillon de Bretagne jaillir du sol… Nous avons même un square au-dessus qui offre un super point de vue. Ça fait beaucoup d’atouts pour commencer.

On parle même d’un microclimat à cet endroit !

L’intérêt climatique, et donc paysager, c’est que, comme la mer, la Loire évite les grandes variations de température. On va relever des températures quelques degrés au-dessus en hiver et en dessous en été. La falaise de roche accumule la chaleur en journée et la restitue la nuit. Et c’est peut-être le point le plus important : cette falaise est en arc de cercle, avec des petites poches, et elle protège totalement de l’ouest, du nord et de l’est, de tous les vents qui font mal aux plantes. Le début de certitude qu’on a sur cet endroit, c’est qu’on a aménagé le jardin du musée Jules Verne tout à côté. Nous y avons implanté une fougère préhistorique. Elle pousse depuis six ou sept ans là-bas alors qu’elle ne pousse nulle part ailleurs à Nantes.

Que verra-t-on dans ce jardin ?

Je rêve que les gens aient vraiment de grandes surprises. On a envie de s’inspirer de ce qui a fait l’histoire de Nantes. C’est quand même l’ancien quartier de Jules Verne ! Je trouve que les gravures qu’il a commandées pour l’Île Mystérieuse sont très inspirantes. On imagine une forêt tropicale, une forêt primaire où les plantes n’ont pas évolué depuis des milliers d’années, où les individus se trouvent tout petits dans un monde à la Rahan. J’ai envie de plantes géantes bizarres, envie de surprendre. Ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas un endroit soigné aux petits oignons qui fait fi de ce qui existait. Ce sera un endroit un peu rude, avec de la brume, du brouillard, ce ne sera pas un jardin avec une image mais plusieurs petits mondes. La carrière en elle-même fait trois hectares et demi, et au total, le site en fera peut-être sept : c’est deux fois la taille de lÎle de Versailles !

« On est plus en train de faire Nantes la grise que Nantes la verte »

« Nantes la verte », cette ligne politique clairement affirmée par la maire de Nantes, dont le symbole sera l’Arbre aux hérons dans son Jardin extraordinaire, est-ce une vision partagée par tous, au-delà des clivages partisans ? Autant de questions que nous avons eues envie de poser à Laurence Garnier, ancienne adversaire de Johanna Rolland en 2014, conseillère municipale d’opposition et vice-présidente de la région des Pays de la Loire, en charge notamment de la culture.

« Nantes la verte », est-ce un projet qui vous parle ?

Que Nantes soit plus verte, on peut qu’y adhérer, c’est une nécessité que j’ai portée en 2014, et que je continue de porter. Nous avons été à l’initiative du grand parc urbain sur l’Île de Nantes, repris depuis par la majorité, et c’est tant mieux. Mais quand on voit aujourd’hui l’aménagement des nouveaux quartiers de Nantes, je crois qu’il y a un gros décalage entre le langage et la réalité de ce qu’est la ville aujourd’hui. On est en train de bétonner cette Île de Nantes. On est plus en train de faire « Nantes la grise » que « Nantes la verte », mais je partage l’objectif, même si je considère que les moyens qui sont mis en place aujourd’hui ne sont pas en phase avec le message et les éléments de langage affichés.

Mais justement, l’Arbre aux hérons, ce n’est pas un signal fort en ce sens ?

Je ne me prononce pas sur le fond du projet. Tout ce que je vois, c’est qu’on se lance dans un projet qui n’est pas financé et ça, ça m’interroge profondément. C’est un projet affiché à trente-cinq millions d’euros, mais dans certains milieux, j’entends parler de cinquante millions d’euros. Je crois qu’on a aussi la responsabilité de la façon dont sont gérés les deniers publics. Je m’interroge beaucoup sur le modèle économique. Je trouve compliqué d’avancer sur un projet sans avoir bouclé ses modalités de financement.

Est-ce à dire que le conseil régional ne financera pas ce projet ?

C’est un peu prématuré de vous répondre. Mais aujourd’hui, ce qui est certain, c’est que cette absence de financement est gênante pour un projet de cette envergure. On fait beaucoup de communication, mais derrière il y a quand même les espèces sonnantes et trébuchantes qui ne sont pas sur la table.

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