Vive le temps transmis
Par Audrey Jougla, philosophe

Les enfants seraient-ils l’enjeu éthique de ce siècle ?
L’effondrement de la natalité, comme la moindre tolérance envers les enfants dans l’espace public, inquiète.
L’individualisme, la liberté ou le carriérisme promus en sources d’épanouissement sont bien incompatibles avec les sacrifices consentis et nécessaires pour élever des enfants.
Par ailleurs, la légitime demande d’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes (salaires, opportunités, temps disponible) assimile la maternité à un poids, dont il faudrait se délester, se décharger, ou pouvoir le déléguer sans culpabilité. Mais est-ce si simple ?
Cette épine maternelle, que l’on cherche à compenser de toute part, reste insoluble tant que l’on considère que les enfants nous confisquent un temps précieux.
Biologiquement, la grossesse, l’enfantement, l’allaitement comme la première année de vie d’un nourrisson réquisitionnent le corps des femmes.
Et toute l’enfance nous rappelle ensuite à cette tâche foncièrement inégale qu’est le soin que l’on accorde à autrui, au détriment parfois de ses envies ou de ses ambitions.
Dans son essai Dé-fécondité, ses raisons, sa déraison, le philosophe Olivier Rey souligne comment notre société s’est organisée pour contrer cette logique, et pallier le manque de solidarités familiales, qui prévalaient autrefois,
« par la prise en charge des enfants au sein de structures prévues à cet effet […]. Au bout du compte, on aide moins les parents à avoir des enfants qu’on aide leur vie professionnelle à ne pas être perturbée par les enfants. »
À l’inverse, si vous êtes en congé parental ou mère au foyer, vous voilà dans le grand bain péjoratif des inactifs.
Nous voyons dans les enfants un rapt du temps, qu’il soit professionnel ou pour soi, prompts que l’on est à lorgner avec nostalgie la vie libre que nous connaissions avant eux.
Les enfants, ces ralentisseurs de carrière, ces empêcheurs de penser à soi. Changer de focale ne serait-il pas salutaire ?
Le temps dont nous disposons n’est pas extensible, et en avoir conscience est même une particularité de notre humanité.
Gageons que nos meilleures années, les plus productives et les plus indépendantes, où notre santé et nos capacités atteignent leur apogée, sont précisément les mêmes que celles où nous allons nous occuper de nos enfants.
Comprendre que le temps dévolu à nos enfants n’est en rien perdu, ou dérobé, mais au contraire transmis, change toute la teneur de cet investissement.
À l’image d’une jauge que l’on remplirait, ou d’un vase communicant, le temps accordé à l’éducation, aux loisirs, comme à toute l’intendance liée aux enfants, ne nous est en réalité jamais ravi : il est investi.
Non pas comme on attendrait un retour sur investissement, mais bien plus comme on investit un lieu ou une fonction : en l’habitant pleinement.
Véritable exhausteur de vie, ce temps des enfants est intense, agité, rempli de premières fois et de découvertes : c’est une épopée.
Nous leur offrons ce que nous avons de plus précieux : notre temps de vie ici.
Mais c’est ce qui nous permet de sortir du carcan de notre petite personne, pour saisir qu’il y a peut-être plus important, loin de nos logiques comptables et de nos aspirations individualistes.
Cela revient aussi à investir le futur, au sens de se l’approprier : croire en nos valeurs, en la possibilité de notre éducation, et en notre responsabilité dans la manière d’élever, d’ériger même, nos remplaçants.
Il nous incombe de les « introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux », écrit Hannah Arendt (La Crise de la culture).
C’est là tout le sens du temps dévolu, pour permettre à de petits humains de devenir autonomes et de se déployer.
Vive les comptines, les chamailleries, les histoires et les innombrables rappels du soir : ils nous épuisent, mais nous montrent que la vie est un cadeau qui se transmet.
Chérissons ce temps consacré aux enfants, et même, soyons-en ravis.
La Maternité joyeuse, Audrey Jougla, Stock (paraît le 29 avril en librairie).


