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Cousinade : famille, je vous aime

Elles reviennent avec les beaux jours, comme un rituel joyeux inscrit dans le calendrier des familles.

Pas une semaine ne passe sans que Le Dauphiné Libéré, Ouest-France ou La Dépêche du Midi ne relatent l’une de ces impressionnantes réunions de cousins rassemblant plusieurs dizaines, centaines, voire milliers de participants. Le mot cousinade n’est apparu qu’à la fin du xxe siècle, mais ces grandes retrouvailles ne datent pas d’hier.

Longtemps l’apanage des familles aristocratiques, ces raouts ont, depuis une vingtaine d’années, conquis toutes les couches de la société.

On organise désormais des cousinades de descendants d’immigrés italiens comme de mineurs du Pas-de-Calais.

La tribu se réinvente, au-delà des appartenances sociales, autour d’un même désir : renouer les fils dispersés de l’histoire familiale.

Ce phénomène s’inscrit dans le puissant courant généalogique qui s’est développé à la faveur d’Internet et de la numérisation des archives.

« Avec la modernité, le passage du monde rural au monde industriel, les familles se sont peu à peu éloignées, les liens avec les ancêtres se sont distendus, analyse le psychanalyste transgénérationnel Bruno Clavier, auteur des Fantômes familiaux.

Cependant plus on avance dans l’âge, plus on éprouve le besoin de s’inscrire dans une communauté avec qui on partage une histoire commune. »

Si ces rassemblements ont été amplifiés par les nouvelles technologies, ils constituent aussi, paradoxalement, une réaction à la désincarnation du lien numérique.

« Plus on a la capacité de se contacter (e-mail, SMS, réseaux sociaux…), moins on se voit.

Les cousinades s’inscrivent dans le besoin de réunir sa communauté de façon physique, vivante, charnelle. La rencontre est incarnée : on prend le temps de se voir, on se donne la peine de se déplacer… »

La cousinade occupe une place singulière dans la constellation familiale.

Avec nos cousins et cousines, la rivalité est souvent moins vive qu’avec nos frères et sœurs; avec nos oncles et tantes, la relation est moins passionnelle qu’avec nos parents.

« Du fait qu’elles transcendent la famille nucléaire, les cousinades permettent également d’aérer les rapports familiaux et de porter un regard plus serein sur son clan », explique le psychanalyste.

Didier, artiste d’une cinquantaine d’années,retrouve chaque 15 août en Bretagne une centaine de cousins proches et éloignés.

« Nous sommes tous descendants d’un compagnon de Surcouf, liés par la mer, par la voile ! Dans ma jeunesse quand j’ai fait les Beaux-Arts, j’ai rejeté ce lien, je voulais inventer ma vie.

Cependant, en vieillissant, j’ai renoué avec ces rassemblements qui m’ont aidé à traverser les épreuves.

On est certes tous différents, avec des idées politiques, des parcours divergents, mais on a le sentiment de faire partie de la même communauté.

Le 15 août, c’est comme s’il y avait une trêve : la gazelle et le lion viennent boire à la même rivière… »

Avant d’être festive, la cousinade est une enquête.

Un nom de famille, un couple d’aïeuls, un ancêtre illustre : quel point de départ choisir ?

Ariane et Jean, retraités issus de l’aristocratie, organisent tous les dix ans une cousinade réunissant jusqu’à 500 personnes.

« Chaque cousinade est une nouvelle aventure où on s’efforce d’explorer de nouvelles lignées. Quand nous avons commencé dans les années 1990, nous n’avions que les archives municipales et les annuaires téléphoniques pour faire avancer nos recherches. Cela ne nous a pas empêchés de rentrer en contact avec des cousins des États-Unis. »

Un général coordonne l’ensemble, épaulé par des lieutenants responsables de chaque branche familiale.

Le jour J, tous se retrouvent autour d’un arbre généalogique géant; chacun porte un ruban dont la couleur indique le degré de parenté avec l’ancêtre choisi.

Si la cousinade plonge ses racines dans le passé, elle s’inscrit résolument dans le présent.

On ne recherche pas seulement les ascendants disparus, mais surtout les descendants bien vivants.

Pour Jean-Louis Beaucarnot, figure majeure de la généalogie en France, les clés d’une cousinade réussie sont claires :

« Le but n’est pas forcément la performance : réunir le plus grand nombre de descendants possible. Mais de créer un lien entre les cousins qui leur donne envie de rester en contact après la manifestation.

C’est pourquoi il faut qu’il y ait à la fois un socle commun, une culture commune entre les participants, mais également une diversité sociale, géographique, professionnelle qui rende la rencontre excitante.

Enfin les animations sont essentielles : c’est autour de concerts, de danse, d’activités sportives, de jeux que les cousins vont pouvoir se rencontrer et communiquer… »

Au fond, la cousinade est peut-être le plus ancien des réseaux sociaux – et le plus incarné. Son succès ne se mesure pas seulement au nombre de convives, mais à la qualité des liens tissés, sur Internet certes, mais surtout dans la vie réelle.

 

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