Dossier

Restaurants

Internet, juge et partie ?

À quoi riment donc tous ces classements qui se déversent d’Internet, à peine a-t-on entré le nom d’un établissement dans un moteur de recherche ? À Nantes, il y a des restaurants par centaines, et chacun ou presque a droit à ses avis, ses étoiles ou ses bons points. En scrutant les différents classements, on se rend compte qu’ils sont loin de refléter l’avis des guides spécialisés. On découvre aussi que le petit resto où on a ses habitudes est affublé de commentaires extraordinairement peu flatteurs. Les sites spécialisés – dont le premier d’entre eux, TripAdvisor – sont tout de même bien pratiques quand on découvre une ville ou qu’on cherche à dénicher de nouveaux endroits. Ils ont même des effets intéressants : à Paris, l’actuel numéro 1, La Méduse, est un sympathique restaurant qui ne s’aligne pas pour la course aux étoiles, et qui reçoit des coups de téléphone des palaces qui veulent réserver une table pour leurs clients fortunés. Et à Nantes, qu’en est-il ? Comment les restaurateurs vivent-ils cette mise en examen permanente ? Du meilleur au pire resto, nous avons voulu tout tester.

 

 

L’Anatolia, le restaurant n°1 à Nantes selon TripAdvisor

« Les gens sont à l’aise, les plats sont bons, les prix abordables, et puis voilà »

 

Depuis plus d’un an l’Anatolia est le n°1 des restaurants nantais, toutes catégories confondues, sur TripAdvisor. Des commentaires par centaines, une note de 5 sur 5. Nous avons voulu savoir pourquoi et comment ce restaurant de cuisine méditerranéenne a réussi à se hisser à cette place. Nous nous sommes donc sacrifiés pour aller y déjeuner – sans s’annoncer – un midi en semaine.

 

En poussant la porte de ce restaurant de la rue Louis Blanc, sur l’Île de Nantes, on débarque dans une salle aux murs de pierre et à la décoration gentiment méditerranéenne. On a réservé, c’était plus prudent, au vu du nombre de tables déjà occupées à 12h30. C’est le sourire du patron qui nous accueille. Il nous accompagne à notre table avec beaucoup de gentillesse. Nous commandons deux rakis pour commencer, histoire de ne pas avoir fait le voyage pour rien. Ils arrivent avec des amuse-bouches. Entre temps, on s’est décidé pour tester les mezze, un assortiment d’entrées. Ensuit,  ce sera un kebab version luxe, avec fines tranches de veau pour l’un, et des köfte (boulettes) en sauce pour l’autre. Des baklavas en dessert, histoire de finir sur une note (vraiment) sucrée, un café et on ne se connaît plus.

 

Les entrées arrivent, sur un grand plateau. Le patron détaille chacune d’entre elles. Certaines sont chaudes, d’autres froides. Tout est frais, tout est bon. Idem pour les plats – un peu copieux, mais il faut ce qu’il faut – et le dessert. Et faire un baklava plutôt léger, c’est pas de la tarte. Au final, pour les amoureux de la cuisine méditerranéenne que nous sommes, on s’est retrouvé dans une taverne en Turquie, en Crète, on ne sait pas trop, mais là-bas. Fin novembre, ce n’est pas désagréable.

 

 

Après s’être dûment présenté au patron que l’on sait maintenant s’appeler Murat Kalfa, on essaie de connaître sa recette pour être n°1. « Sincèrement, on aime notre métier, on travaille des produits frais, on offre un sourire, un peu de cœur. Dans ce genre de restaurant typique, les gens trouvent un côté humain, comme si c’était dans la famille. Les gens sont à l’aise, les plats sont bons, les prix abordables, et puis voilà », lance-t-il, comme une évidence.

 

 

Pour lui, l’impact de ce classement est clair. « J’ai accueilli un tiers de Nantes depuis l’ouverture, s’amuse-t-il. On a fait la connaissance de plein de nouvelles personnes, comme les touristes qui viennent à Nantes ». Lui estime que six à douze personnes poussent la porte de son établissement chaque jour, grâce à TripAdvisor. C’est pour ça qu’il vaut mieux réserver. « Quand les restaurants sont dans le top 10 d’une ville, il faut imaginer qu’il faut réserver. Nous, nous sommes un petit restaurant, avec une petite salle et une équipe modeste. On ne peut pas accueillir tout le monde non plus ».

Des professionnels obligés de s’adapter

« Aujourd’hui, on fait avec »

 

« Les avis sur Internet ? Au début, je regardais tous les jours. Aujourd’hui, on fait avec, et puis voilà ». Ce restaurateur est loin d’être le plus mal noté de Nantes. Et c’est normal : quand on a la chance de passer en cuisine, on peut y voir des produits frais achetés au MIN chaque matin, en train d’être mis en scène. En fait, ce qui l’agace, c’est le sentiment d’être noté en permanence. Et que les censeurs ont la main lourde. Des exemples, il en a un paquet : des internautes qui se plaignent que le cochon noir de Bigorre est trop gras, que la langoustine fraîche du Croisic était cotonneuse, qu’on a trouvé un plomb dans le canard de chasse. « Ça fait du mal. Aujourd’hui, si on regarde la télé, on note tout et tout le monde en permanence, regrette-t-il. Il n’y a aucune mesure. Est-ce que, parce qu’on tombe sur deux langoustines cotonneuses, on peut dire que le restaurant est dégueulasse ? Ici, il n’y a pas de congélateur. Tous les jours, on va au MIN. Tous les jours, on épluche, et après on va me dire que c’est trop cher ? ». Ce qui est le plus frustrant pour ce chef, c’est le double discours de certains critiques amateurs. « En partant, c’est un grand sourire, on nous affirme que tout s’est bien passé, et deux heures après, ils nous dézinguent. Pourquoi certaines personnes ne sont pas capables de nous dire que ça ne leur a pas convenu du tout ? On peut entendre, discuter. Moi, je travaille avec mes mains, mes tripes et mon cœur ».

 

Les histoires de basses vengeances entre établissement, à coup de faux avis bien sentis, pullulent.

 

Dans la confrérie des chefs, on regarde ces outils de notation avec prudence. Les histoires de basses vengeances entre établissements, à coup de faux avis bien sentis, pullulent. Celles de confrères qui offrent le café en échange d’un avis positif aussi. Bref, on a là une certaine défiance et un sentiment d’impuissance : les restaurants sont inscrits d’office, et la fiche TripAdvisor ou la note Google apparaissent souvent plus vite dans le moteur de recherche que le site même de l’établissement.

« Nous pourrions donner plus facilement dans la censure et donner raison au propriétaire d’un établissement en supprimant l’avis qui lui déplaît. Mais cela va l’encontre de nos principes, à savoir que chaque consommateur doit avoir le droit de partager son expérience », explique TripAdvisor, le numéro 1 du secteur avec son site Internet. Cinq cents millions d’avis ont été postés par les membres de la communauté en dix-sept ans. « Il arrive bien sûr que certains cherchent à tromper le système en postant de faux avis, reconnaît l’entreprise. Certains établissements peu scrupuleux n’hésitaient pas à abuser du système pour attirer plus de clients. Ces activités constituent une fraude. Publier de faux avis enfreint les conditions générales d’utilisation de TripAdvisor, ainsi que les lois sur la concurrence déloyale et/ou celles de protection des consommateurs en vigueur dans de nombreux pays. Nous investissons énormément de temps, d’efforts et d’argent pour identifier et mettre fin à toute activité frauduleuse sur notre site ». En décembre 2015, le restaurant La Mère Poulard et sa célèbre omelette du Mont-Saint-Michel s’étaient ainsi retrouvés affublés d’une bannière explicite par le site : « Nous avons des raisons de penser que des individus ou entreprises associées ou ayant des intérêts avec cet établissement ont tenté de falsifier des avis de voyageurs et/ou l’indice de popularité de cet établissement ».

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