Dossier

Nantes

la vi(ll)e la nuit

Un Nantais sur cinq travaille la nuit. C’est énorme et ça pose question, dans un monde où tout est organisé pour ceux qui vivent le jour. Comment apporter des services à ceux qui ne se couchent pas avec les poules ? Comment agir pour que les oiseaux de nuit ne se fassent pas voler dans les plumes par ceux qui aimeraient bien dormir ? Toutes ces questions, la Ville se les pose très sérieusement. Des réponses ont déjà été apportées, d’autres vont venir. La nuit à Nantes devient un terrain d’expérimentation, pour que l’on puisse tous bien vivre ensemble.

« Tout est en expérimentation, rien n’est définitif »

Pour bien comprendre, il faut expérimenter. C’était un peu l’idée quand nous avons rencontré Benjamin Maudit, élu en charge de la nuit à la Ville de Nantes. Dans l’ambiance de la place Bouffay, sous un parasol qui, à cette heure, sert plutôt à nous protéger de l’humidité, nous regardons les groupes d’étudiants se retrouver juste après la rentrée. Mais dans cette foule joyeuse, on aperçoit aussi des professionnels en soirée étape rejoindre leur hôtel, des gens qui tapent la manche, d’autres pressés de rentrer chez eux, des habitants de l’agglo qui débarquent en ville pour passer une bonne soirée. On devine même le personnel de l’hôpital, tout proche, qui s’apprête à prendre son service. « Aujourd’hui, un Nantais sur cinq travaille la nuit, souligne Benjamin Mauduit. C’est un chiffre très important. Mais le problème, c’est que la ville est faite par ceux qui dorment la nuit ». Ce constat est aussi logique qu’il est injuste. « Nous voulons mettre la lumière sur tout ça », précise l’élu. Pour ce faire, un Conseil de la nuit, qui regroupe environ quatre-vingts membres actifs, a été installé. Il se réunit deux fois par an, et des mesures

concrètes sont mises en place, ou vont l’être, au niveau des transports en commun, de l’éclairage, du vivre ensemble (voir encadrés). « Tout est en expérimentation, rien n’est définitif, explique d’emblée Benjamin Mauduit. Nous voulons être dans la bienveillance sociale, mais aussi garant de la forme et de l’équilibre du vivre ensemble. L’idée, c’est aussi de dire qu’un usager de la nuit n’est pas qu’une personne alcoolisée sans morale, et que les riverains ne sont pas forcément des gens chagrins et aigris. La nuit, c’est un bon support pour renouer aussi le contrat social ». Pour autant, Nantes ne deviendra pas la cité qui ne dort jamais. Un peu trop brutal pour l’ex-Belle endormie. Et surtout, on n’en a pas envie. « Il ne faut pas hystériser la nuit. La nuit, c’est un temps de repos, tout ne doit pas fonctionner 24h/24. Le service public la nuit, par exemple, doit rester exceptionnel. Mais, pour autant, il doit exister. La ville a besoin de respirer, souligne-t-il, mais la demande est de plus en plus forte pour que nous prenions en considération les gens qui vivent la nuit. C’est ce que nous sommes en train de faire ».

La nuit bouge

Revue de détails

Transports nocturnes

Les transports en commun de l’agglomération voient leurs horaires étendus jusqu’à 2h30 le vendredi, sur l’ensemble du réseau. Fini également les trams qui rentrent à vide au dépôt une fois le service terminé. Les usagers jusqu’ici dépités pourront utiliser ces trams baptisés « joker ». Seules les lignes 2 et 3 sont pour l’instant concernées. Les trams de la ligne 1 passent toutes les 15 minutes, jusqu’à 0h30. Refonte de la totalité de la ligne Luciole, la ligne nocturne : parcours, horaires, et même design des panneaux, tout va changer.

Pipis contrôlés

L’installation des Uritrottoirs a fait sourire ou hurler. Mais les chiffres sont têtus : depuis l’arrivée de ces engins qui permettent à ces messieurs de se soulager dans les petites rues, des milliers de litres d’urine ont été récoltés et compostés. C’est toujours ça de moins dans les rues. Et les dames ne sont pas oubliées : les sanisettes sont désormais ouvertes 24h/24, et toujours gratuites.

Alcool sous surveillance

La (toujours charmante) brigade de contrôle nocturne, qui vérifie que les heures de fermeture et les niveaux sonores sont bien respectés, a une nouvelle mission : s’assurer que les supérettes et les épiceries respectent bien l’interdiction de vendre de l’alcool à partir de 22 heures.

 

Stations nocturnes

Créer des espaces de décompression après 2 heures et la fermeture de la plupart des établissements. Des espaces de convivialités qui « tourneront » dans la ville aux différentes périodes de l’année. Sur place, pas d’alcool, mais des médiateurs, un foodtruck pour les affamés, un point d’eau, et de quoi recharger son téléphone portable.

Fin du débordement

Les poubelles qui débordent largement le matin venu, ce n’est pas très glamour. Mais c’est aussi beaucoup parce qu’elles sont déjà pleines en soirée, lorsque les habitants de jour quittent la place. Des ramassages organisés en fin de journée vont pallier ce problème. Et des nouveaux containers « jumbo » sont en cours de déploiement aux endroits stratégiques.

Y voir en pleine nuit

Certains lieux vont être davantage éclairés. Exemple : le cheminement qui permet d’accéder à pied au Hangar à Bananes. D’autres lieux sont à l’étude, comme les abords du château. Objectif : éviter les espaces de micro-stress lors des parcours nocturnes.

La Ville en rêve

 

  • Laisser dormir les familles une nuit dans un parc nantais. Une expérience rigolote pour les enfants qui n’ont pas le loisir de partir en camping. 
  • Développer des « ghost tour » à la Nantaise. Et jouer à se faire peur.
  • Faciliter les nuits festives électro sur le modèle des nuits blanches. Reste juste à déterminer les lieux.
  • Trouver des douches pour celles et ceux qui font leur footing ou leur tour à roller le soir venu. De quoi repartir direct en soirée sans passer par la case maison. Et en n’oubliant pas son déo.

We need YOU !

 

La mairie lance un appel à projets : elle veut inciter les Nantaises et les Nantais, ainsi que les associations, à imaginer le développement d’initiatives nocturnes. Les projets retenus seront soutenus à hauteur de 5 000 euros. Il y a de quoi faire réfléchir…

La nuit, les Bar-Bars veillent

 

 

À Nantes, un collectif a émergé à la fin des années 90, pour réfléchir aux problématiques de la nuit : le collectif Bar-Bars. À l’origine, des patrons de bars et d’établissements de nuit, les cafés culture, qui sentent que la législation se fait de plus en plus draconienne, et que la fin des cafés-concerts n’est pas loin. Aujourd’hui, c’est une plateforme nationale d’échange, qui a pour ambition de transformer le rapport à la nuit. Rencontre avec Laurent Messager, l’un des fondateurs.

 

 

« En 1999, on s’est mis autour de la table pour réfléchir à la question de l’avenir de nos lieux », se souvient Laurent Messager, patron du bar La Perle, aujourd’hui étiqueté « membre fondateur », et membre du Conseil d’administration national. Bar-bars, parti de Nantes, s’est en effet depuis élargi à toute la France, avec une plateforme nationale de près de quatre cents membres. Les cafés culture, « les circuits courts de la diffusion en France », comme l’écrit le collectif, se veut un tenant de la diversité culturelle et de la démocratisation de la culture, du dynamisme économique et du renforcement du lien social entre les habitants d’un territoire.

« Ici, c’est un bar, un endroit où on consomme une boisson et où consomme de l’autre »

« Ici, c’est un bar, un endroit où on consomme une boisson et où consomme de l’autre, explique Laurent. C’est un lieu de réunion, de culture, de fête, de convivialité, de transgression ». Le tout est évidemment très encadré. Pour ne pas dire borné. « Qu’est-ce qui fait fonctionner ce monde de la nuit ? Ce sont les maires et les préfets, les arrêtés municipaux et préfectoraux

Quand tu ne rentres pas dans le cadre de ces arrêtés, tu es censuré ou amendé », explique celui qui précise donner « l’avis d’un patron de bar qui a évolué avec le collectif ». Encore une fois, l’idée qui sous-tend ces propos, c’est de dire que la nuit est faite pour que les gens de la journée puissent se reposer pour être efficace. « Tout fonctionne pour eux, nous, on est que 15% de la population », souligne Laurent, sans une once d’acrimonie. Alors, il nous parle de ces « mondes inconnus, qui, par définition institutionnelle, rentrent dans le cadre des vocations », comme les infirmières, les policiers… ou les éboueurs. « C’est normal qu’ils ramassent les poubelles à 5 heures du matin. C’est pour éviter de gêner les autres qui travaillent après, souligne-t-il. En fait, les gens de la nuit sont les prestataires de services d’un système ». C’est pour réfléchir à toutes ces questions que le collectif se réunit. « On renverse le sablier, et on voit comment, au lieu de subir les arrêtés, on s’implique, aussi bien les associations de riverains que les syndicats ou les associations citoyennes. On voit comment tout ça peut évoluer, pour que tout le monde fonctionne au regard de l’espace public. Il faut trouver un terrain d’entente pour un vivre ensemble, diurne et nocturne ». Un projet de loi initié par la plateforme nationale est déjà sur les rails.

 

Mariés : la nuit est à vous !

Camille et Frédéric sont les premiers mariés nocturnes de France. Vendredi 16 juin, à 21 heures, Johanna Rolland, maire de Nantes, les a déclarés « unis par le mariage », sous les applaudissements de leurs proches. Alors que les mariés quittent la salle sur la chanson de Pierre Bachelet, « Elle est d’ailleurs », la mariée laisse éclater son bonheur. « Il y a une atmosphère particulière, celle de la nuit. Les esprits sont un peu ailleurs au coucher du soleil, s’enthousiasme Camille, sur les marches de l’hôtel de ville, juste après la cérémonie. On avait la mairie rien que pour nous. On nous a proposé de mettre notre musique, alors que ça ne se fait jamais d’habitude, et même de prendre un verre dans les jardins ».

« J’espère que le mariage de nuit nous portera bonheur »

Pour ces mariés qui se sont décidé seulement trois semaines avant l’évènement, l’attrait d’un mariage différent n’est pas l’unique raison de leur choix. « Ça m’évite, en tant que commerçant de fermer mon agence, souligne Frédéric. Ça concerne également les témoins, qui travaillent dans la restauration. Ça nous facilitait la vie. C’était parfait. J’espère que le mariage de nuit nous portera

bonheur ». Alors que la noce va rejoindre un restaurant, la maire de Nantes s’attarde sur le perron, souriante et plutôt fière de cette expérience unique en France. « Un Nantais sur cinq travaille la nuit, ça veut dire que dans nos grandes villes, la vie nocturne est aussi un enjeu économique. C’est la capacité de parler et de s’adresser à toutes les habitantes et tous les habitants, souligne-t-elle. La société bouge, le monde est en mutation, et moi, je crois que les réponses nouvelles viendront d’abord des villes », indique-t-elle. Le prochain mariage nocturne doit être célébré au début de l’automne, à Nantes.

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