Interview

Le jardin secret

de LAGERFELD

Karl Lagerfeld, génie de la mode, est mort le 19 février. Ce boulimique de travail, indissociable de Chanel, directeur artistique inamovible de Fendi, a laissé sa marque pendant plus d’un demi-siècle, aussi bien sur la haute couture que le prêt-à-porter. Il a aussi laissé des souvenirs impérissables à ceux qui l’ont connu à Grand-Champ, où il avait racheté le château de Penhoët. Des anonymes qui nous permettent aujourd’hui de tracer un portrait plus intime de ce créateur infatigable. 

Il faut imaginer Karl Lagerfeld débarquer à Grand-Champ à la fin des années soixante-dix. Il n’a pas encore adopté la silhouette qui sera la sienne jusqu’à la mort, cols blancs immenses et lunettes noires. Il est en djellaba et catogan. Le cheveu noir corbeau. Quand il arpente ses nouvelles terres, autour du château de Penhoët, un petit sourire de dérision pourrait naître sur les lèvres de ceux qui le croisent. La tenue est tellement déplacée dans cet environnement rural. Mais non. « C’était un look un peu spécial », reconnaît aujourd’hui Michel Riguidel, le paysagiste avec qui il a travaillé pour redessiner le parc. Mais l’impression d’excentricité passe immédiatement. Il est ici chez lui.

« C’était un artiste »

« Il savait exactement ce qu’il voulait. Mon rôle était plus de lui dire ce qui était possible ou non, de lui expliquer qu’on ne modifiait pas la forme d’un arbre comme celle d’une orbe. J’étais dans le côté technique. Lui dans l’artistique.«  Toujours marqué par Versailles et le XVIIe siècle, le créateur veut des broderies de buis dans ses parterres. « Il me les avait dessinées. Il avait un coup de crayon… C’était vraiment un artiste, souffle le paysagiste. Pour les broderies de buis, il m’a fait le dessin en une seule fois. J’aurais été incapable d’en faire autant.« 

Comme pour ses modèles, Lagerfeld dessin plan après plan ses jardins. « Dire que je m’en suis servi sur les chantiers… Je les ai annotés et puis je les ai jetés. C’est pas possible. Aujourd’hui, je les aurais encadrés. », soupire Michel Riguidel. Il lui reste aujourd’hui des lettres, pieusement conservées. Et des souvenirs. Ceux de voir renaître un parc, construire une serre pour abriter les orangers, des statues arrivées d’Italie, creuser des bassins. Pour quoi faire ? La question reste en suspens.

« Il ne venait jamais longtemps, je ne sais même pas s’il a passé une semaine entière ici, note un ancien voisin. Il venait un week-end, entre New-York et Milan.« 

Penhoët était son jardin secret. Un lieu conçu pour lui et pour sa mère qui y a fini ses jours. « C’était quelqu’un de très discret, se souvient Yvonne Moële, l’ancienne directrice des services de la mairie. À un moment donné, il a envisagé de faire du château se résidence principale. Il venait trouver ici le calme et la tranquillité. » Il y aurait fait des photos de mode. Personne ne se souvient de les avoir vues. Il n’y a pas non plus de souvenirs de fêtes tapageuses. Ce n’était pas le lieu. En revanche, une visite est restée Das les mémoires. Celle de la reine mère d’Angleterre.

La Queen Mum en visite privée

« Nous avons été avertis qu’il allait recevoir la reine mère et son entourage lors d’une visite privée. Nous lui avons demandé s’il serait possible de lui faire porter le livre d’or de la commune pour qu’elle le signe. Il a accepté. J’ai été le récupérer le lendemain avec la signature. » De ce moment historique, il reste donc une signature sur le livre d’or, et deux photos.

La reine mère d’Angleterre, Elizabeth Bowes-Lyon, en robe verte fleurie et chapeau assorti, vient prendre le thé dans un jardin emplie de fleurs. Puis la valse des Rolls est repartie. Lagerfeld aussi, vingt après être arrivé. Il laisse un parc et un château restauré, un chèque de cinquante mille francs pour la bibliothèque et quelques souvenirs qui s’embrument. La municipalité de Grand-Champ a décidé, à la mort du couturier, de donner son nom à une rue ou un bâtiment. À jamais, il fera partie de l’histoire de la commune. 

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