Ciné

Édouard Baer

La lutte, la classe, la vie

Dans « La Lutte des classes » de Michel Leclerc, Édouard Baer campe un personnage de rockeur anar qui ne renie rien de ses convictions et qui en est heureux. Un film qui se place sur le terrain de la morale sans être moralisateur. Une comédie qui interroge sur le regard que l’on peut porter sur le monde qui nous entoure. Tout l’équipe du film est venue le présenter dans Action – Le Mag Ciné, sur France Bleu Loire Océan, au micro de Jean-Jacques Lester. Morceaux choisis.

Bande-annonce du film

Édouard Baer, comment présenteriez-vous le début du film ?

É.B. : On est avec un couple, et on voit déjà qu’ils ont des idéaux très forts, puisque dès le début du film, ce couple refuse de vendre un studio plus cher qu’il ne l’a acheté. C’est-à-dire qu’ils font un deal à l’envers. Ils sont en train de marchander à l’envers. Le type leur dit : « Ce studio, vous pouvez le vendre 300 000. » Le couple répond « 250 », alors le type leur dit :  « Ben non, vous pouvez le vendre au moins 290 », « On le vendra pas plus de… », etc. Donc on comprend qu’ils ont un rapport très inversé de la société normale à l’argent, les valeurs qui sont celles de tout le monde : « C’est génial, j’ai gagné un peu plus d’argent, j’ai fait une bonne affaire », ce n’est pas du tout leurs convictions à eux, mais tout ça en comédie. 

Mais c’est ça le but…

É.B. : Et c’est tout le talent de Michel et Baya, le réalisateur et la scénariste, de faire de sujets de société très fort une comédie. 

Le but de votre famille, dans le film, c’est de réussir sa vie, ce n’est pas de réussir avec de l’argent…

É.B. : Oui, ils ont des convictions, ces gens-là, ils ne font pas la leçon aux autres et c’est ça qui les tient. Ils ont des idées sur ce que sont les autres, sur ce qu’on doit faire de sa vie, ce que c’est qu’une famille. Mais attention, ce ne sont pas des raseurs. Ce sont des gens qui se marrent aussi, pas des donneurs de leçons sinistres qui disent à chaque fois qu’on fait un truc : « Ah non, c’est pas comme ça, faut pas le faire. » Ces gens sont heureux, et c’est grâce à ça qu’ils s’en foutent. Ils sont heureux parce qu’ils sont fiers d’eux, ils se regardent dans la glace le matin et ils se disent : « C’est pas mal ça. »

Et on vous découvre punk dans ce film…

É.B. : Oui monsieur ! 

… Et vous faites partie d’Amadeus 77. Là, on voit, Michel Leclerc, la référence au groupe culte Ludwig Von 88, punk également, c’est amusant !

M. L. : Oui, c’est ce qu’on appelle du rock alternatif des années 90, que moi j’écoutais pas mal à l’époque. Les Béruriers Noirs, tout ça, tous ces gens-là qui étaient très militants. Et lui, le personnage, est resté un peu fixé sur ces années-là et sur les messages de ces années. C’est-à-dire, on emmerde le Front national, etc. C’est comme s’il n’avait pas vu qu’en fait, la société a changé. Le discours très anar, de gauche, etc., aujourd’hui, peut être mal perçu. Il peut même se retrouver dans le camp inverse. C’est aussi ce qui est intéressant dans les deux personnages, c’est qu’ils essaient d’être fidèles à eux-mêmes. Ils pensent être fidèles à eux-mêmes, mais en étant fidèles à eux-mêmes, ils ne voient pas que c’est la société qui change autour, et que donc il arrive à être mis dans le camp de ceux qu’ils détestaient. Et ça, pour lui, c’est dur. 

Et vous avez pensé à Édouard Baer pour jouer un ancien punk ?

É.B. : Les autres ont dit non. (rires)

M. L. : Non, mais il y a vraiment quelque chose qu’on aime, aussi bien Édouard que moi : c’est le bordel. C’est cette espèce de liberté du bordel de quelque chose, et je pense qu’il y avait un risque aussi pour ce personnage, à l’écriture, de le rendre parfois antipathique. Et, évidemment, avec Édouard, c’est pas possible. Donc, du coup, il peut dire des trucs cons dans le film, parce qu’il en dit jamais dans la vie (rires), ou provocateurs, sans qu’on lui en veuille. Et puis aussi, il est vivant. 

É.B. : Il y a une phrase…  « Ce que vous appelez le désordre, nous on appelle ça la vie. » 

Édouard Baer, dans ce film, vous avez quand même des idées bien arrêtées sur la religion, par exemple…

É.B. : Oui. Quand moi je suis en rockeur à la sortie de l’école et que toutes les femmes sont voilées… À la fois, on voit son angoisse, on la trouve con, on la comprend, et tout à coup, il se met à parler avec une mère de famille. Il y a tout un truc comme ça dans certains quartiers, de peurs véhiculées par ce qu’on voit à la télé. Et puis, pourquoi pas, on a le droit d’avoir peur de ce qui est différent, de ce qui nous ressemble pas. Et puis là, le film répond à ça sans faire la leçon, sans dire : « C’est super, tout le monde doit vivre ensemble, c’est génial d’avoir une religion », pas du tout. Il confronte un personnage à des trucs de tous les jours qui ne sont pas des trucs de centre-ville, qui sont des trucs de la vie. 

M. L. : Finalement, ça parle de la gauche (rires). La gauche, c’est admettre qu’il y a des contradictions et les accepter. J’aime bien le côté anar de la gauche historique, et en même temps, le côté défense des minorités. Pour moi, les deux personnages incarnent ces deux visions de la gauche, qui, aujourd’hui, très souvent, se tapent sur la gueule.

Ce n’est pas pour autant un film militant…

É.B. :  Si on m’avait dit que c’était un film de gauche, je sais pas si je serais venu (rires) 

 

Jean Jacques Lester entouré de Leïla Bekhti, Édouard Baer, Michel Leclerc et Baya Kasmi.

« La lutte des classes »

Sortie le 3 avril 2019

 

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