Ciné

« Carnivores »

Les sœurs rivales

« Carnivores », c’est l’histoire de Mona, une jeune femme qui rêve depuis toujours de devenir comédienne. Au sortir du conservatoire, elle est promise à un brillant avenir, mais c’est Sam, sa sœur cadette, qui se fait repérer et devient rapidement une actrice de renom. Un thriller réalisé en tandem par Jérémie et Yannick Renier. Deux frères, également acteurs et réalisateurs, qui se sont assis sur le divan de Jean-Jacques Lester pour une interview en forme de psychanalyse dans « Action, le mag ciné » de France Bleu.


Jean-Jacques Lester : « Carnivores », c’est le premier film que vous faites en tant que réalisateurs, vous ne jouez pas dans ce film, il y a Leïla Bekhti, Zita Hanrot et d’autres comédiens fabuleux, comme Bastien Bouillon… Qu’est-ce que ça raconte ?

Yannick Renier : C’est un thriller psychologique qui raconte l’histoire de Mona, une fille qui a fait tout bien pour devenir actrice, mais c’est sa petite sœur qui réussit. Elle lui propose de devenir son assistante, Mona accepte, et, petit à petit, elle se dit : « J’ai une place à prendre ». Le film raconte leur relation, et l’envie de Mona de prendre la première place.

J.J.-L. : C’est Leïla Bekhti qui joue Mona dans ce film. Le paradoxe, c’est qu’elle est plus connue que celle qui joue sa petite sœur. Les rôles se sont un peu inversés dans ce film…

Jérémie Renier : Ce ne sont pas seulement les rôles, c’est aussi leur personnalité, leur couleur d’actrice, leur nature.

J.J.-L. : C’est vrai que Leïla Bekhti est plutôt celle qui est « Tout ce qui brille », par exemple.

J.R. : Oui, voilà, elle est lumineuse, elle donne confiance. Zita, à l’inverse, c’est quelqu’un d’assez pudique, assez réservé, ça nous amusait et ça les amusait toutes les deux qu’on les emmène à un endroit qu’elles connaissaient d’elles-mêmes, mais qu’il fallait explorer, travailler, pour montrer une autre facette de leur personnalité.  

 

 

 

J.J.-L. : Pourquoi les avez-vous choisies ?

J.R. : Ce qui nous plaisait, c’était de trouver un duo d’actrices qui s’écoutent et qui peuvent travailler ensemble. Malgré les tensions par lesquelles elles passent dans le film, il fallait qu’elles s’aiment. Parce que ce sont deux sœurs qui s’aiment et qui sont malheureusement bousculées par leur vie, leurs choix, leurs envies, leur jalousie, et la vision qu’elles ont l’une de l’autre.

« Raconter quelque chose d’intéressant sur la rivalité, sur la violence, sur toutes les pulsions qu’il peut y avoir entre frères et sœurs »

J.J.-L. : C’est en effet un magnifique rôle pour Leïla Bekhti, qui délivre une palette de jeu assez inhabituelle pour elle. Et c’est aussi l’histoire d’une sororité qui est réalisée par deux frères. On doit vous le renvoyer un peu quand même ?

J.R. : C’était notre envie de réaliser cette histoire tous les deux, oui, forcément, de notre vécu, de notre relation, mais après, très vite, on s’est éloigné de ça pour en faire un thriller psychologique, quelque chose de plus fantasmé : le film, la mise en scène, et, surtout, les personnages.

 

 

Par exemple, Mona, on voit à travers ses yeux, comment elle, elle voit ce qu’elle n’a pas, et ce qu’elle fantasme pour pouvoir aller plus loin que la relation que nous vivons l’un avec l’autre.

Y.R. : La notion de réussite dans une fratrie est importante, parce qu’on a le même métier, mais pas la même notoriété. Et après, on s’est dit : « Tiens, il y a une histoire que l’on peut dérouler pour raconter quelque chose d’intéressant sur la rivalité, sur la violence, sur toutes les pulsions qu’il peut y avoir entre frères et sœurs ». Il y a l’amour, et en même temps, la haine.

J.J.-L. : Vous dites qu’il y a quelque chose d’étrange dans le film « Carnivores », et c’est vrai qu’on est à la limite du cinéma fantastique dans beaucoup de moments du film

J.R. : Nous avions, avec la chef opératrice, qui était aussi la directrice artistique du film, arriver à une proposition qui ne s’accroche pas à une forme de réalité. Nous voulions que ce soit quelque chose de déformé, ou, en tout cas, qui plonge le spectateur dans une histoire, une fiction.

J.J.-L. : On sent également une sorte de malaise chez Mona, qui a du mal à se faire accepter par sa famille, du fait de la réussite de sa sœur.

J.R. : On sent qu’elle n’a pas toujours été dans l’ombre de sa sœur : c’était une grande sœur qui s’occupait de sa petite sœur, elle était méritante et travaillait bien, là où sa sœur était un peu la rebelle. Donc elle a cru, naturellement, qu’elle allait garder cette place-là, celle de la bonne fille qui réussit, que l’on croit, à qui on fait confiance. Or, les places dans la famille sont bousculées, inversées, ça crée une tension énorme.

J.J.-L. : Vous, vous êtes comédien, qu’est-ce qui vous a poussé ?

Y.R. : Jérémie, depuis l’âge de sept ans, il a une caméra entre les mains, et il m’a toujours mis en scène quand on était petit. Ça me paraissait naturel. Moi, je ne faisais pas ça, j’avais envie de salle, j’avais envie de théâtre, de littérature, d’écriture.

 

 

Et un jour, on s’est dit : « On est complémentaire, on a le désir de passer de l’interprétariat à la création, et on a les moyens pour le faire, parce qu’on a tous les deux cette envie-là ». Et on s’est mis tous les deux à écrire, et on a fait ce film.

J.J.-L. : Jérémie, alors, depuis toujours vous vouliez être réalisateur, et ça y est, enfin !

J.R. : Depuis l’enfance, je ne sais pas d’où ça vient, j’ai envie de filmer, de raconter des histoires… Quand on a fait le film « Nue Propriété », de Joachim Lafosse, on s’est très vite rencontré dans le travail, et on s’est dit que nos différences et nos ressemblances pouvaient s’assembler et créer quelque chose. Ça part surtout d’une envie très simple, de prendre du plaisir et d’imaginer un film ensemble. Très vite, ce sujet s’est mis en place, parce que ce sont des choses qui nous traversaient nous, Jérémie et Yannick, dans nos vies respectives, l’un et l’autre face à la famille, face au travail, face à la réussite. Et tous ces points-là, on s’est dit : « Tiens, c’est intéressant, comment on peut mettre tout ça dans un film ? ». ♦

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