Fan de goût

En Bretagne, on se bat

pour libérer les semences interdites

Personne n’a vraiment pu passer à côté de cette publicité financée par une enseigne de la grande distribution, qui faisait la promotion des « semences interdites ». Derrière les images se cache une triste réalité : les paysans n’ont pas le droit de vendre les graines qu’ils produisent à d’autres paysans. Les uns expliquent que c’est pour protéger le consommateur, qui a ainsi la garantie d’avoir un légume rigoureusement sélectionné. Les autres dénoncent une mainmise des grands groupes qui produisent les semences, et qui ne veulent pas voir arriver de nouveaux concurrents. Nous sommes allés à la rencontre de ces paysans bretons qui veulent braver l’interdit.

C’est à quelques encablures de la mer, à la pointe Finistère, que la famille de Luc Calvez s’est installée il y a plusieurs générations. Le président de la coopérative BioBreizh a décidé de faire comme son grand-père avant lui : sélectionner lui-même les graines issues des légumes de ses champs. « Ça sent encore l’oignon, on vient tout juste de les battre, sourit-il, en brassant des graines d’oignon de Roscoff. Il y a de quoi faire plusieurs hectares dans ce sac. Ça fait trois générations qu’on produit ces graines sur notre exploitation. Mon grand-père, vers 1909, avait déjà cette variété, et du coup, il a travaillé pour lui donner une forme, les caractéristiques qu’il estimait bonnes : la conservation, la résistance au mildiou, l’adaptation à son terrain chez lui… Depuis ce temps-là, on fait évoluer cette semence, d’année en année ». Un véritable trésor de famille, que le paysan ne peut aujourd’hui revendre à d’autres paysans. C’est la loi. « Justement, nous voulons que cette loi change, dit-il. Les semences qui ne sont pas inscrites au catalogue ne peuvent pas se vendre ou s’échanger. Nous nous battons pour que la loi soit dans la logique de la préservation de la biodiversité. Une biodiversité dont on se demande si elle ne nous a pas été confisquée ».

Retrouver du goût

À la ferme, lui s’occupe de ses oignons, tandis que madame gère les tomates. « Elle ouvre les tomates en deux, et les graines de chaque variété sont gardées  précieusement dans de petits paquets, après avoir été séchées. Elles sont replantées l’année suivante ». Derrière ce travail, se cache une volonté : retrouver du goût. « La caractéristique qui a été recherchée par le marché pendant de longues années, ce n’est pas tant la qualité gustative, que des tomates capables de voyager d’un bout à l’autre de l’Europe. Sauf qu’actuellement, le consommateur recherche de l’authentique, de vrais produits du terroir. Ces graines-là nous feront retrouver ce vrai goût de la nature », sourit-il, en montrant sa récolte du jour. Il y a de la Noire de Crimée, de la Carotina, de la Red Zebra… En tout, vingt-huit variétés différentes poussent sous les tunnels, en pleine terre et sans traitement chimique. Des tomates récoltées mûres, qu’il faut consommer rapidement. « Il faut produire localement. Dans chaque région, il y a des produits adaptés aux sols, qui vont coller aux besoins des consommateurs ».

Faire évoluer les variétés anciennes

Cette adaptation, René Léa, un voisin, la connaît bien. Il a été l’un des premiers à relancer et envoyer aux quatre vents les semences paysannes. Pour ce faire, il a dû adapter certains légumes pour coller au marché. « J’ai redécouvert il y a une décennie le chou de Lorient. Il est exceptionnel au niveau du goût, il a même été reconnu « sentinelle du goût », explique-t-il. Le problème, c’est qu’il est énorme. Il ne rentrait pas dans les caisses. On a sélectionné « à l’envers », pour produire un chou de plus petit calibre, et on est très fier, parce qu’il a conservé ses qualités gustatives et qu’il correspond au marché ». On le voit bien avec cette démarche : ces producteurs ne sont absolument pas déconnectés des marchés, y compris de celui de la grande distribution. Ils militent pour que la variété soit davantage présente sur les étals. « On veut nous cantonner sur quelques variétés dites « anciennes », que l’on aurait le droit de cultiver entre amateurs, regrette René Léa. Nous, on veut bien sauver les variétés anciennes, mais on veut aussi les faire évoluer ». Ces plantes, qui ont à la fois un goût véritable et une résistance naturelle aux maladies, puisque seules les plus résistantes sont sélectionnées pour être ressemées, vont continuer de s’épanouir dans les années à venir. Les Bretons vont poursuivre cette sélection, et même l’amplifier, puisqu’une nouvelle structure permettant de préserver et de choisir les meilleurs plants sera créée dans les mois qui viennent.

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