Mode

Black Verveine

Classe éco-responsable

Une mode sans concession. Des modèles originaux, des choix affirmés, un tissu bio, une fabrication ultra-locale, Aurélie Guilbaud n’a pas fait les choses à moitié lorsqu’elle a lancé sa marque, en 2014. Écoeurée par une industrie du vêtement qui avale et vomit matières premières et êtres humains, elle a voulu faire autrement. Et elle y parvient plutôt bien.

Pourquoi avez-vous décidé de lancer votre propre marque ?

J’étais styliste dans une entreprise parisienne. Je dessinais des jeans à la chaîne. J’étais amenée à me rendre en Chine pour participer à l’achat de certains modèles. Lors de mon dernier voyage, tous ces vêtements produits avec des matières bon marché m’ont écœurée. Dans certains jeans, il y a plus de polyester que de coton. Les producteurs, là-bas, remplacent toutes les matières par des matières moins chères dès qu’ils le peuvent.

Et pour vous, c’était devenu insupportable ?

Oui, on peut dire que j’ai fait une overdose. Dans ma vie personnelle, j’avais évolué. Mais là, en voyant des centres commerciaux où on pouvait acheter en gros sur des surfaces gigantesques, c’était trop pour moi. Ça a été une sorte de déclic. Je n’y voyais plus de sens. Deux mois après, j’ai donné ma démission.

Et vous êtes passée d’un extrême à l’autre…

À l’époque, mes collègues, je les avais vus deux fois dans ma vie, en Chine. Je n’avais pas de contact avec les modélistes, les gens qui s’occupent de la fabrication non plus… Il manquait un gros lien social. Je suis en fait passée d’une entreprise qui produisait des milliers de jeans à des milliers de kilomètres, à une marque qui produit des modèles à une dizaine ou une quinzaine d’exemplaires, dans un atelier situé à deux kilomètres du lieu de création. C’est complètement différent.

Quelle a été votre ligne directrice quand vous avez lancé votre marque ?

Ma conviction, c’était de faire une mode plus éco-responsable, plus humaine. Je voulais utiliser des matières moins polluantes. Dans ma dernière collection, je n’utilise que des matières biologiques. Et puis, il y a aussi le côté humain : je souhaite que personne ne soit exploité sur l’ensemble de la chaîne de production, de la fabrication du tissu à la fabrication du vêtement.

Pour vous, le made in France, c’est important ?

Le made in France, c’est bien, mais il ne faut pas qu’il s’arrête à la création du vêtement. Je trouve qu’on oublie trop souvent de s’intéresser à la fabrication du tissu en lui-même : il y a des gens qui habitent autour de champs de coton bourrés de pesticides. Je ne suis pas contre le made in Bangladesh, s’il est équitable.

Faire des vêtements localement, avec un tissu d’origine biologique, ça a forcément un prix…

Effectivement. Tout au début de mon projet, je souhaitais que les vêtements soient plus accessibles. Mais si je voulais proposer du moyenne gamme, il fallait aussi faire des grosses productions. Ce qui veut dire investir beaucoup d’argent. C’est compliqué. Ça a été un problème pour moi, mais j’ai décidé de me tourner vers quelque chose de plus élitiste.

Dans quel esprit créez-vous vos modèles ?

Je dirais que, déjà, j’essaye de penser à tout le monde. J’ai beaucoup travaillé sur les morphologies. Du coup, j’ai des clientes qui arrivent à s’habiller chez moi alors qu’elles ne parviennent pas à s’habiller ailleurs. C’est d’ailleurs hyper touchant de voir différentes morphologies porter le même vêtement.

Combien de collections sortez-vous chaque année ?

Je suis passée à une collection par an. C’est l’application de la « slow fashion ». Je ne voulais pas me plier au rythme de la mode en général. C’est du gaspillage. Souvent, les clientes me disaient qu’elles n’avaient pas le temps de voir ma dernière collection avant l’arrivée de la suivante. Ça n’avait pas de sens. Aujourd’hui, je fais une collection par an, avec des déclinaisons en fonction des saisons.

Quels types de vêtements dessinez-vous ?

Je suis plutôt axée sur les tops, les robes et les jupes. Je travaille pour la femme, et exceptionnellement pour l’homme, lors de commandes exclusives. Je voulais montrer qu’on peut faire une autre mode, loin du cliché du vêtement écologique : le sarouel avec des chaussures sans forme… Je ne sais pas combien de fois j’ai entendu que la mode éco-responsable, ça consistait à faire des sacs à patates ! Je voulais donc prouver qu’il était possible de créer des choses contemporaines avec des matières bio. Tout est pensé, tout est fini. C’est un gros pari.

Avez-vous réussi à rencontrer facilement votre clientèle ?

Il y a encore tout à faire. Il faut sensibiliser les gens. Je suis confrontée à un problème : la clientèle qui a un potentiel d’achat pour mes produits ne va pas forcément les choisir, même s’ils lui plaisent. Souvent, on veut une marque pour montrer son appartenance sociale. Je pensais que l’originalité du vêtement allait l’emporter sur cette pression de la marque. Je suis aujourd’hui dans la même gamme de prix que certaines marques de prêt-à-porter, mais avec une transparence et une éthique derrière l’ensemble de ma production. Il faut arriver désormais à faire passer le message. Ce n’est pas facile.

Pourquoi cette passion pour le noir ?

Le noir fait partie de moi depuis que je suis enfant. Je n’ai jamais été gothique, mais je suis attirée par le noir. Ce n’est pas une couleur, mais pour moi c’en est une. Il y a un côté élégant, très graphique. Aujourd’hui, j’ai environ 50 % de noirs dans mes collections. Au début, c’était carrément 70 %. J’ai fait des efforts.

Comment définiriez-vous votre style ?

C’est toujours la question piège. C’est compliqué de s’auto–définir. Je ne fais pas quelque chose de romantique et de bohème, plutôt un vêtement graphique et architectural. Ce qui m’inspire, c’est le design, l’art contemporain et l’architecture. La nature est présente dans les imprimés. Ce que je fais, ce n’est pas de la guimauve, quoi…

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