Dossier

La culture accompagne les mutations urbaines

Avec Johanna Rolland

 

Johanna Rolland, maire de Nantes et présidente de Nantes Métropole, explique sa stratégie pour la culture et ses ambitions dans ce domaine. 

Après les Machines sur l’île de Nantes, jadis no man’s land, il y a eu cet été Transfert à Rezé et Complètement Nantes dans la carrière Misery, où doit pousser l’Arbre aux hérons. Ces deux quartiers sont en devenir. La culture est-elle aujourd’hui le meilleur éclaireur pour la politique de réaménagement urbain ? C’est elle qui permet de redonner vie à des quartiers laissés en friche ?

Johanna Rolland : La culture a naturellement une capacité à apporter du sens, à transformer notre regard, parfois aussi à apprivoiser les choses et les lieux. Elle peut, à ce titre, accompagner les mutations urbaines. C’est particulièrement vrai à Nantes, où la culture constitue un élément fort de notre identité et de notre singularité métropolitaine. Mais il y a dans cette démarche un enjeu essentiel, celui de dessiner un projet culturel qui réponde et corresponde au territoire. Rien ne serait pire que de plaquer un projet, venu de l’extérieur, formaté, artificiel. De ce point de vue, en effet, Transfert, porté par des acteurs du territoire, profondément en lien avec le tissu culturel nantais, en constante évolution, nous aide à inventer l’urbanité de demain.

Amener la culture et donner des habitudes de fréquentation à la population, c’est la recette miracle pour intégrer un nouveau quartier au tissu urbain ?

Il n’y a pas de recette miracle. Il y a la capacité à tisser des réponses adaptées à chaque situation, à faire du cousu main. Cela passe par un travail de longue haleine, la confiance accordée aux acteurs du territoire et l’ajustement permanent des projets.

Diriez-vous que grâce à Transfert, les Nantais savent aujourd’hui où situer le futur quartier de Pirmil les Isles à Rezé ?

Grâce à Transfert, on sait que l’on peut trouver à Pirmil les Isles un véritable laboratoire artistique et culturel, un formidable lieu d’expérimentation et de liberté, ouvert à toutes et tous.

Quel regard portez-vous sur la fréquentation et sur ce qu’il s’est passé à Transfert cet été ?

Transfert a été vraiment un beau succès. On y a tenté des expériences artistiques et esthétiques, à l’écart des standards habituels de la création et de la diffusion artistique. On y a créé un lieu de vie, d’échange et de convivialité autour de la culture, pour chacune et chacun, offrant au public un univers singulier, une « atmosphère » culturelle et artistique absolument uniques. Il s’est passé quelque chose d’assez unique.

Transfert a réussi sa mission pour son premier été, avec une enveloppe financière bien définie mais tout de même conséquente au vu du nombre de spectacles proposés. Pour l’Arbre aux hérons, le budget est bien plus important. Vous aviez indiqué que Ville et Métropole ne paieraient pas seules la note. Où en est-on dans la recherche de fonds venus du secteur privé ? Quels chiffres peut-on citer ?

J’ai en effet dit dès le départ que l’Arbre aux hérons était un projet de territoire, une aventure collective comme Nantes sait en imaginer et en mener. Nous avons donc fait appel à un financement qui ne se limite pas aux collectivités publiques, puisqu’un tiers du coût total sera porté par des partenaires privés. Les entreprises du territoire et les acteurs économiques se sont engagés dès le début du projet. Un outil de collecte de fonds a été créé avec les acteurs économiques. Il s’agit du fonds de dotation Arbre aux hérons, présidé par un chef d’entreprise, Bruno Hug de Larauze. Celui-ci fédère autour de lui les membres fondateurs du fonds : Nantes Métropole, la Chambre de commerce et d’industrie de Nantes-Saint-Nazaire, la Jeune chambre économique Nantes Métropole Sud Loire, le MEDEF de Loire-Atlantique, le Crédit Mutuel Loire-Atlantique Centre-Ouest et le Relais Atlantique. Ce fonds a pour objectifs de fédérer les acteurs du projet et d’animer le collectif d’entreprises, donateurs et acteurs du projet, de mobiliser les savoir-faire et technologies du territoire et de recueillir les fonds privés des entreprises et des particuliers désireux de participer au financement de l’Arbre aux hérons. À ce jour, des entreprises se sont déjà engagées pour plus de 3 millions d’euros. Et, preuve de l’enthousiasme que le projet suscite auprès de la population, la campagne de financement participatif lancée au printemps a été un incroyable succès. L’engouement a été tel que l’objectif des 100 000 euros a été atteint en 48 heures ! Au total, 373.525 euros ont été récoltés auprès de 5.511 contributeurs.

Diriez-vous qu’il y a une véritable adhésion des Nantaises et des Nantais à ces projets culturels ambitieux ?

Les Nantaises et les Nantais sont des amoureux de la culture. Quand je vois le nombre de personnes qui sont allées à Transfert, quand je vois l’intérêt que suscite l’Arbre aux hérons, la curiosité et l’envie de celles et ceux qui m’en parlent, je mesure combien ils attendent que leur ville, dont ils sont si fiers, continue à inventer et à surprendre.

85 millions d’euros pour la culture, c’est assez ou c’est trop ?

85 millions d’euros pour la culture, c’est la marque de l’ambition, c’est le signe d’une véritable volonté de soutenir la culture. C’est un choix politique fort, en cette période de sobriété budgétaire. Mais c’est un choix indispensable, car c’est précisément quand il y a des difficultés, quand il y a des tensions, qu’il faut faire des choix forts. Et dans la période que nous vivons, plus que jamais, nous devons être particulièrement offensifs sur la culture. Parce que c’est là, tout simplement, que se joue une part de notre avenir. Parce que c’est par la culture, avec bien sûr l’éducation, que nous dessinerons la société ouverte et tolérante, la société optimiste à laquelle nous aspirons. 85 millions d’euros pour la culture, c’est la possibilité de porter, avec les acteurs culturels, dans leur diversité, de beaux projets : la Libre usine, qui permettra de fournir des espaces pour les œuvres en fin de période de création, le nouveau festival de danse Trajectoires, l’ambition renouvelée pour le Théâtre universitaire. C’est aussi le doublement du nombre d’ateliers d’artistes. J’ai inauguré les onze premiers en juin dernier. Ce sont aussi les nouveaux locaux de l’école d’Arts ou ceux du Pont supérieur. C’est encore la Maison Fumetti, avec les acteurs de la bande dessinée et de l’art graphique. C’est enfin, car il faut bien arrêter l’énumération, un nouveau Musée d’arts, un splendide musée, un musée du XXIe siècle, qui change la manière d’aller au musée et qui rencontre un très grand succès, avec déjà près de 450.000 visiteurs.

En septembre 2016, devant les acteurs culturels nantais, vous disiez : « Oui, l’art et la culture ont réveillé la belle endormie. Oui, l’art et la culture ont réconcilié Nantes avec elle-même et l’ont projetée dans l’avenir. Nantes est devenue une référence, une ville dont on sait qu’elle regorge de talents ». L’action culturelle est vraiment la pierre angulaire de l’aura que dégage Nantes aujourd’hui ?

Bien sûr que la culture joue un rôle de premier plan dans notre rayonnement, dans l’image positive que projette Nantes. On connaît le bouillonnement artistique qui règne dans notre ville, le talent et la diversité des acteurs culturels, la multiplicité des propositions. On sait aussi l’attention portée à la culture, qui est bien plus qu’un atout ou une source de plaisir et d’émotion. Ici, elle fait partie de notre identité. Mais cette aura nantaise, elle repose aussi sur bien d’autres choses, sur le dynamisme et l’inventivité de nos nombreux acteurs, dans tous les domaines, qui font qu’ici, il se passe tout le temps quelque chose et qu’il y a toujours des surprises.

D’autres métropoles françaises (Lyon, Montpellier…) utilisent désormais l’argument culturel comme vecteur d’attractivité économique. Nantes était jusqu’à récemment relativement seule sur ce créneau. Que vous inspire cette nouvelle concurrence ?

Je ne le pense pas en termes de concurrence. À Nantes, évidemment, la culture c’est absolument fondamental. Mais nous la voulons conforme à notre esprit, à notre manière d’être et de faire. La culture, à Nantes, participe de notre singularité. C’est pour cela qu’elle attire, qu’elle fait que nous sommes identifiés. Ce qui est formidable avec la culture, c’est que l’on n’enlève rien à personne en la faisant vivre et bouillonner.

On voit que, géographiquement, certaines actions s’éloignent du centre-ville. Étirer le centre-ville, faire même en sorte qu’il n’y ait plus un centre mais de multiples quartiers dynamiques, c’est une ambition nécessaire lorsqu’on se positionne comme une métropole de taille européenne ?

J’ai l’ambition que Nantes soit une ville à dimension internationale mais à taille humaine. En matière d’aménagement urbain, cela nécessite évidemment une vision, des objectifs. Cela passe par exemple par un développement de qualité, sobre en énergie et riche en emplois, un développement qui fasse naître une ville plus végétale, plus douce, apaisée et apaisante, ce que j’appelle une ville désirable. Cela nécessite un équilibre général, avec un centre dynamique, attractif, vivant, parce que c’est un lieu d’appropriation collective des habitants et d’image de la ville, et des quartiers agréables, vivants, eux aussi profondément dynamiques, car c’est cet ensemble qui fait une ville.

Comment faire pour se servir de la culture comme outil d’ouverture, sans pour autant l’instrumentaliser ? Est-ce que c’est une question que vous vous posez ?

La question de la liberté des artistes, de la liberté des créateurs, est évidemment fondamentale. Pour moi, la réponse est très simple : il faut soutenir, partout et tout le temps, la liberté de création. Oui, l’art et la culture, c’est fait pour bousculer et parfois pour choquer. Sinon, on tombe dans un art officiel, sans âme, un art qui sert les puissants mais qui ne sert à rien. Alors oui, je veux pour Nantes une liberté totale de création.

 

 

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