Culture,  Portrait

Suzanne « j’avais besoin de retourner dans la vraie vie pour écrire »

Après une longue tournée et un temps de silence, Suzane revient avec Millénium, un album fort, intime et engagé. Entre urgence de dire, colère lucide et espoir tenace, l’artiste livre des chansons qui bousculent, guérissent et rassemblent. Rencontre.

Urbanne : Après une tournée aussi longue et intense, pas trop difficile de poser les valises pour se remettre à écrire ?

Suzane : Oh si ! C’était un vrai sevrage. Un sevrage voulu, mais compliqué. J’ai eu la chance de beaucoup, beaucoup monter sur scène, et j’ai eu du mal à la quitter. En même temps, je sentais qu’il fallait que je retourne en studio… mais pas seulement. Il fallait que je retourne dans la vraie vie : regarder le monde, écouter les conversations, marcher. J’ai beaucoup marché pour écrire cet album. Marcher, m’enfermer, marcher, m’enfermer. C’était mon rythme. La tournée, c’est un tourbillon – une vie de salles noires, de sons, de gens, mais pas forcément de pensées. J’avais besoin de silence pour retrouver des chansons qui me ressemblent, qui étaient urgentes. Même enfermée, je voyais déjà la scène. C’est un lien que je n’arrive pas à rompre : je me projette toujours vers elle.

Cet album est traversé par des émotions fortes, parfois sombres, mais il reste plein d’élan.

Oui, j’avais envie de dire les choses sans m’y noyer. La musique, pour moi, c’est un outil pour mettre des mots sur mes maux – sur le mal- être, les angoisses. Il y a de la noirceur, c’est vrai, mais aussi de la lumière. C’est un « allez, on se réveille, on y va ! » Le défi, c’était de ne pas perdre le poids des mots tout en gardant la musique vivante. Je t’accuse, par exemple, c’est sans doute la chanson la plus intime que j’ai écrite. J’étais prête à la dire. Plus que prête, j’en avais besoin.

Je t’accuse a eu un fort écho. C’est une chanson intime, qui parle de viol, mais aussi une chanson politique. Comment est-elle née ?

Elle est née chez moi, entre quatre murs, devant mon piano. Honnêtement, je ne pensais pas la sortir. Je l’ai écrite pour moi, pour me faire du bien. Mais à ce moment-là, j’avais encore le poids de la honte. Et puis la colère a pris le dessus, surtout après avoir vu «classé sans suite » sur ma plainte. Autour de moi, des femmes, des victimes m’ont encouragée. J’ai senti ce collectif derrière moi. Et aujourd’hui, je me dis que j’ai bien fait de l’écrire. Ce n’était pas simple, mais c’était nécessaire.

Vous parlez souvent de chansons « utiles ». Celle-ci en fait partie ?

Oui. Ce n’est pas une chanson facile – ni à écrire ni à entendre. Mais je reçois beaucoup de messages de gens à qui elle fait du bien. La justice, aujourd’hui, est loin d’être réparatrice. Si Je t’accuse peut, à sa manière, aider à réparer un peu, alors oui, c’est une chanson utile. Et d’ailleurs, le jour de sa sortie, la Cour européenne des droits de l’homme condamnait la France pour manquement et sexisme dans la justice. Je ne pouvais pas savoir, mais j’ai senti une résonance. On est nombreux à vouloir faire bouger les choses.

Vous dites que la justice n’est pas toujours au rendez-vous. Vous pensez à des affaires récentes ?

Oui, le procès de Dominique Pélicot m’a beaucoup marquée. Vingt ans de prison pour de telles atrocités… ça me semble peu. Et puis, au-delà du verdict, il y a la violence des mots entendus, la difficulté pour la parole des victimes d’être réellement écoutée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 96 % des plaintes pour viol classées sans suite, 84 % pour agression sexuelle… On ne peut pas dire que la justice soit au rendez-vous. C’est dur à entendre, mais il faut le dire.

Dans vos concerts, on sent un public très mixte. Ce message résonne aussi chez les hommes ?

Oui, et c’est important pour moi. Je vois des pères, des jeunes, des hommes de tous âges. Ils écoutent, ils soutiennent, ils sont là. Je les considère comme des alliés. Et sur l’album, il y a aussi la voix de Youssoupha, qui apporte un regard masculin à mes mots. Je crois profondément que le but, c’est de rassembler. Peu importe le genre, on partage les mêmes émotions, les mêmes questions.

Dans Au grand jour, vous parlez encore de visibilité, d’amour et de liberté. Le combat continue pour les personnes LGBT+ ?

Oui. On a l’impression que l’homophobie recule, mais c’est faux. Il y a encore des agressions, des droits qui régressent, beaucoup de transphobie. En France, on a avancé – je me suis mariée, ce que je n’aurais jamais imaginé il y a quinze ans –, mais je ne peux toujours pas donner la main à ma compagne dans la rue sans réfléchir. J’aurais aimé, adolescente, entendre une chanson comme Au grand jour. À l’époque, j’avais honte de mes premiers amours. J’aurais voulu pouvoir aimer librement. Si cette chanson peut aider un jeune à s’aimer sans se juger, alors elle aura eu un sens.