Philosophie : la finance et l’indépendance
Par Audrey Jougla, philosophe
Tout débute à l’école primaire. Trois études récentes révèlent qu’au début du CP les filles sont plus performantes que les garçons en mathématiques, et que la courbe s’inverse en quelques mois, creusant un écart en faveur des garçons, qui perdurera. Un décrochage féminin qui se retrouve quel que soit l’environnement social des enfants.
S’ensuit, tout au long de la scolarité, une perception bien ancrée : on sépare les matières littéraires des scientifiques (une hérésie pour la philosophie), ancrant un biais dans l’appétence des enfants. Les filles seraient plus enclines à s’adonner aux premières, les garçons aux secondes. Personne ne s’étonnera donc que les études supérieures exacerbent cette différence acquise : les carrières matheuses comme financières sont masculines, quand celles tournées vers les lettres, le soin d’autrui, la transmission, sont excessivement féminines.
Il ne s’agit pas seulement de voies d’orientation distinctes, mais d’une séparation des compétences, que l’on retrouve dans la gestion quotidienne du budget. Aux femmes les petits arbitrages des dépenses courantes; aux hommes, les choix des investissements financiers, les décisions de crédit majeures, la connaissance fine des mécanismes bancaires. Le trait est grossi, schématique, il n’en est pas moins révélateur d’un constat frappant : les filles, puis les femmes, bouderaient la connaissance des placements, des produits financiers, comme les questions relatives à l’argent au sein du foyer. Si tous les enfants ont appris à thésauriser les pièces offertes par la petite souris puis leur argent de poche, tous ne démontreront pas le même intérêt pour le budget une fois adultes.
L’émancipation bancaire des femmes est récente : ce n’est qu’en 1965 que les Françaises peuvent ouvrir un compte bancaire sans l’accord de leur mari. Soixante ans seulement, soit deux générations, séparent les femmes mineures des femmes affranchies financièrement.
Mais la raison du décalage n’est pas qu’historique : la posture que l’on adopte face à l’argent hérite d’une représentation. Le business, le sens des affaires, le commerce : tout ce lexique appelle l’extérieur, le monde de la conquête et de l’aventure, et nous renvoie à des connotations d’expéditions, de négociations, de combat. Une affaire de bonhomme, en somme.
En France notre rapport à l’argent diffère aussi de celui des pays anglo-saxons : il est malvenu de clamer sa réussite, comme il est tabou d’évoquer ce sujet auprès de l’entourage. Dans certains milieux professionnels (littéraires, artistiques, par exemple), il vaut mieux s’abstenir de parler ouvertement de cachet ou de rémunération, comme si cela entachait ou salissait le propos — oubliant presque que tout travail mérite salaire. On sépare le financier du domestique, comme le commerce du domaine créatif.
Si l’on pense à l’argent pour la liberté et les possibles qu’il permet, on oublie souvent la représentation que l’on s’en fait. Celle-ci dirige pourtant nos comportements, nos arbitrages, comme les stéréotypes que l’on reproduit. C’est ce que soulignent les sociologues Sibylle Gollac et Céline Bessière dans Le Genre du capital (éd. La Découverte, 2020) : la transmission du patrimoine n’est pas neutre non plus, elle reste imprégnée d’une inégalité au détriment des filles. Pourtant, disposer de rudiments d’économie, comprendre le système bancaire, ou gérer un budget comme un patrimoine, n’ont rien de masculin ni de féminin : à l’instar de la cuisine, de la conduite, ce sont des compétences du quotidien. Il n’y a pas de prédisposition masculine, seulement des biais dans la transmission.
Or, cet apprentissage est l’un des garants de l’autonomie : se savoir capable, avoir confiance en soi, forge tout autant l’indépendance de l’esprit que celle permise par les pièces « sonnantes et trébuchantes ». Éveiller cet intérêt pour les jeunes, filles comme garçons, devient alors une condition de leur indépendance.

