Culture

Lomographie : l’art de l’instant avec Jean-Jacques Lester

Depuis quelque temps, Jean-Jacques Lester, éminente « voix » de France Bleu Loire Océan, entrouvre sa boîte à souvenirs. Un travail photographique réalisé dans les années quatre-vingt-dix au fil des rencontres et des interviews. Il a inventé les selfies avant l’heure.

C’est un boîtier noir un peu rustique. Un appareil photo fabriqué en URSS avec une lentille grand angle et des réglages réduits à leur plus simple expression. Dans les années quatre-vingt-dix, l’appareil devient la coqueluche d’un mouvement artistique. « La devise de ce mouvement, c’est « don’t think, just shoot ». Des photos prises à la volée où tu essaies d’envisager ce que ça pourra rendre par la suite ». On peut tenter les photos le soir en jouant sur le temps de pose. Des tracés lumineux apparaissent, des images un peu déformées. « Mais le résultat, c’est aussi un contenu hyper vivant ». À Nantes comme à Vienne, Londres ou Paris, une antenne du mouvement se crée. « Les photos étaient développées sur des bandes qu’on appelle « bandes Lomo ». Tu déroules et ça fait comme une bande dessinée. On pouvait créer des « Lomo walls », des murs entiers d’images qui peuvent se répéter et qui dessinent des formes géométriques impressionnantes ». Une expo est même organisée dans une chapelle nantaise réaffectée au moment de la Coupe du monde de 1998. 

Le selfie avant l’heure ?

Mais c’est une rencontre qui va révolutionner la pratique de Jean-Jacques. Rien de moins que celle de Bono, le chanteur de U2, croisé à Londres, sans doute dans quelque pub anglais du nord de la ville. « Je le vois et je lui demande une photo. Il m’a pris mon appareil des mains et il a fait une photo de nous deux. Ça a fonctionné. Quelques années plus tard, je me suis dit que j’allais reproduire ce geste avec les artistes que j’interviewais ». Bono et Jean-Jacques ont-ils inventé les selfies à une époque où les smartphones n’étaient même pas un rêve ? On a envie de dire que oui. 

« Pour moi, ça a été une libération de pouvoir faire cette photo instantanée sans avoir à demander à quelqu’un, sans chercher un cadre ou une pose. J’avais toujours mon Lomo sur moi quand je faisais mes interviews. Mes invités étaient un peu surpris, certains ont l’air inquiet, je ne compte pas le nombre d’artistes qui m’ont dit : « Mais vous êtes sûr ? » ». Résultat, une impressionnante collection de rencontres, à une époque où on n’a pas encore pris le pli de maîtriser cette image prise de manière immédiate.

« Pour prendre le cliché, on se rapproche. Tu te rends compte que certains acteurs débordent ou jouent cet instant de complicité en donnant encore plus, comme quand Vincent Lindon met sa tête sur mon épaule. Ce naturel est confondant. Quand tu rencontres Marion Cotillard, tu vois qu’elle se demande ce que c’est que cette photo et à quoi ça va servir, mais en même temps, elle lâche prise ». 

Et maintenant ?

Aujourd’hui, le Lomo, c’est terminé pour Jean-Jacques. Et il n’est pas passé au selfie via smartphone. « Il y a dix personnes derrière qui font la même chose. Il n’y a plus de surprise, c’est banal ». Restent ces images fixées à jamais de stars hors de tout contrôle, qui laissent capturer un instant de rencontre.