Philosophie : Devoir de protection
Par Audrey Jougla : Philosophe
C’est un sujet que l’on aimerait oublier. Personne n’a envie d’en parler, et lorsqu’on l’évoque, les soupirs, les regards atterrés, font entendre le sentiment d’impuissance qu’il charrie avec lui : je veux parler de la protection de l’enfance. Avant d’avoir des enfants, ce sujet ne me concernait pas vraiment : il était lointain, et, comme la plupart d’entre nous, je n’y connaissais rien. Des affaires retentissent dans les médias, sous l’intitulé inapproprié de faits divers, masquant toujours ce qu’il y a de répétitif, de systémique, dans les cas de maltraitances infantiles. Il s’agit pourtant d’une question politique et morale cruciale : quelle place accordons-nous aux plus vulnérables ? Et surtout, qui, dans notre société, est apte à protéger les enfants ?
L’État prend en charge l’instruction, l’alimentation en partie à travers les cantines, ou la garde pour certains tout-petits grâce aux crèches. Mais qu’en est-il lorsque les parents sont négligents, maltraitants, dangereux ?
On penserait la réponse simple : si l’enfant est en danger, il doit être mis à l’abri. Pourtant, rien n’est aussi clair dans les faits. C’est une ligne de crête qu’empruntent alors les services sociaux et les acteurs de la protection de l’enfance, sillonnant entre le respect de la vie privée et les droits de l’enfant.
Pendant plusieurs mois, et dans le cadre d’un prochain livre, je me suis plongée dans ce qui reste encore un tabou social, tant il touche à l’intimité. J’ai aussi analysé trente- huit cas d’infanticides récents — où la mort des enfants retentit presque comme une délivrance de leurs parents, dont personne n’a été capable de les protéger.
Il y a de quoi être sidéré par ce que l’humain est capable de faire subir à des enfants, des tout-petits, parfois des bébés. J’ignorais à quel point s’approcher de telles affaires vous brûle, vous hante à jamais, ressentant aussi un immense respect pour le travail accompli par les procureurs, les associations comme l’Enfant Bleu, ou les acteurs de la protection de l’enfance.
Mais passé ce choc, c’est bien la répétition des schémas qui sidère. Ce sont les mêmes environnements familiaux, la même immaturité des parents rappelée dans les procès, les mêmes silences d’un entourage qui avait des doutes mais n’a pas osé parler, la même incapacité des institutions à réagir, les alertes non suivies d’effet, les enfants maintenus dans leur famille, les grossesses répétées de femmes dont les enfants précédents avaient déjà été placés pour maltraitances, certains signalements ayant été réalisés par des sages-femmes dès les grossesses.
Derrière tous ces cas, on comprend chaque fois la difficulté des services de l’État pour interférer avec la sphère privée, comme pour confisquer l’autorité parentale. Certains acteurs de l’aide sociale à l’enfance critiquent ouvertement une volonté de conserver à tout prix le lien avec les parents biologiques. Or, être parent ne se résume pas à ce seul lien, mais bien à la responsabilité et au devoir éducatif que nous endossons.
Dans son très beau texte Traité de pédagogie, Kant explique que ce devoir des parents envers les enfants relève de la dignité morale, non seulement pour les enfants eux- mêmes mais aussi pour toute la société. Les enfants sont les seuls dépositaires du pouvoir de changer et d’améliorer l’état du monde : ce sont eux qui permettront à l’humanité de progresser. Les éduquer dans cette perspective est un devoir.
Cet idéal montre alors toute la faillite des parents maltraitants, comme des dirigeants politiques qui peinent à s’attaquer à ce sujet, laissant la violence s’en prendre aux êtres les plus vulnérables et les plus précieux. Les enfants ne votent pas, leurs voix sont inaudibles, quand nos élus sont obnubilés par les enjeux électoraux
et les tribulations médiatiques. La protection de l’enfance ne rapporte rien politiquement, alors qu’elle devrait être l’urgence absolue d’une société. C’est même le miroir de notre dignité..


