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La chronique littéraire de Julia Kerninon

Découvrez la chronique littéraire de Julia Kerninon, édition automne 2025.

J’écris cette chronique comme une lettre que vous recevrez en retard, puisque je l’écris le 1er septembre et qu’elle ne sera publiée que dans quelques semaines –un peu comme les boîtes de conserve du Grenier du siècle que certains d’entre nous Nantais ont remplies et scellées en 1999, qui sont stockées au Lieu Unique et ne seront ouvertes qu’en 2100. Je ne sais plus exactementce que j’ai mis dans la mienne, et je ne le saurai vraisemblablement jamais plus.
Ce matin, j’ai déposé mes fils à l’école, et puis je suis revenue à la maison. C’est mon premier
jour de solitude depuis un mois, depuis la dernière semaine de juillet, au cours de laquelle j’ai rangé et lavé notre maison, tout en écrivant l’autre moitié du temps pour boucler les projets en cours, tandis que mes enfants et mon mari étaient en Bretagne.

Quand on pense aux écrivains, on les imagine toujours soit noircissant frénétiquement les pages, soit faisant face à un blocage absolu, mais on ne parle jamais de ce petit moment, tous les jours ou presque, pendant lequel il faut se rappeler la raison pour laquelle on fait ça. Récemment, j’ai écouté une interview de l’autrice Rachel Cusk à laquelle on demandait, selon elle, du talent ou de la discipline, lequel était le plus nécessaire à un artiste. Sa réponse m’a bouleversée, parce qu’elle a répondu : «Aucun des deux. À la fin, c’est le désir qui compte, c’est le désir qui est décisif. » Alors j’allume l’ordinateur. Cet automne, je me suis engagée à écrire un livre de poésie. Je n’ai plus écrit de poèmes depuis l’époque où je faisais du slam et qui remonte maintenant à vingt ans. Je sais ce que je veux écrire, mais c’est seulement récemment que je suis parvenue à définir les règles que je voulais m’imposer dans ce livre.

Je dois écrire un court texte sur l’emprise pour un recueil caritatif, mais le sujet m’angoisse. Je dois écrire trois textes par mois pour la newsletter que j’ai lancée, un exercice très instructif mais chronophage. Je dois recevoir d’un jour à l’autre le roman de quatre cents pages que je dois traduire d’ici juillet, et un deuxième s’y ajoutera à partir de janvier. Je dois aussi, d’ici Noël, écrire la seconde moitié d’un roman auquel je travaille depuis deux ans. Il y a un an, c’était un ensemble de novellas sans aucun lien les unes avec les autres, ce que je présentais à mon éditrice comme une idée audacieuse. Mon éditrice m’a écoutée, et puis elle m’a dit : « C’est très intéressant, mais ce serait encore plus intéressant si c’était une seule et même histoire, tu ne crois pas? Si tu pouvais réunir tout ça en un seul récit?» J’ai compris qu’elle avait raison. Aujourd’hui, le texte est unifié comme certains pays l’étaient autrefois. Et je sais qui a fait le coup, je sais quand, je sais comment, je sais pourquoi. Je sais ce que ressentent mes personnages, ce contre quoi ils luttent chacun. Avant de partir en vacances, j’ai posé des bases grosses comme les pylônes sous les ponts, et maintenant, il me reste à tout raconter.

Après, nous sommes partis vers le Sud, dans une région que je ne connaissais pas et où les enfants ont bronzé à toute vitesse. J’ai cuisiné, j’ai donné le bain, j’ai étalé de la crème solaire, parlé tard le soir avec nos amis sur la terrasse. Puis nous avons repris la route, vers un autre endroit du Sud, une maison isolée dans un hameau de l’Aubrac, une forêt à perte de vue, des champs dorés dans le couchant, des routes en lacet traversant des paysages stupéfiants. Là encore, j’ai enfilé de petits maillots de bain, retrouvé des chaussures orphelines, collé des pansements, acheté des glaces. Puis nous avons transmis les enfants à mes parents pour partir en train à Berlin, et là aussi nous avons vu des amis, rattrapé le temps.

Pour la plupart des gens, je crois que la rentrée signifie retrouver les gens – les collègues, les associés – mais pour moi, ça veut dire retrouver mon bureau qui est la maison vide. Pour la première fois depuis un mois, je m’assois, je bois mon thé dans le silence. J’allume mon ordinateur, et il y a cette seconde d’hésitation – je pourrais ne rien faire. Personne ne me voit de toute façon. Je pourrais laisser les textes là où ils sont, m’installer confortablement, et regarder une série. Je pourrais prendre un bain. Je pourrais appeler une copine. Je pourrais sortir et marcher jusqu’à ce que j’en aie assez. Je pourrais partir à la mer d’un coup de voiture.

Alors, le 1er septembre, j’ai bu mon thé, et puis je me suis mise au travail.